Hommage à l’artisanat d’art du pays du Soleil-Levant, un bel éventail de revêtements témoigne d’un nouvel engouement pour l’Extrême-Orient. Découverte en images de ces concepts et savoir-faire ancestraux, qui prolongent la tendance Japandi et influencent subtilement les collections de carrelage, à l’instar de celles dévoilées sur le Cersaie 2021.
Le rayonnement nippon semble actuellement à son comble, rappelant l’enthousiasme des artistes français à la fin du XIXe siècle, Van Gogh et Monet en tête, pour les soieries, estampes, porcelaines, paravents, ivoires, laques… de ce lointain pays dont les frontières venaient de s’ouvrir au monde. Dévoilées à l’occasion des premières expositions universelles, ces productions ont soudain nourri l’imaginaire et participé à l’éclosion de mouvements, tels que l’impressionnisme et l’Art nouveau. Des beaux-arts aux arts décoratifs, le japonisme a considérablement influencé l’Occident, jusqu’à la production de céramique et de poterie, et pénètre, un siècle et demi plus tard, l’univers du carrelage…
La philosophie populaire du Mingei
Le japonisme d’aujourd’hui célèbre la permanence des traditions nippones, considérées là-bas comme des piliers de la civilisation. Les maîtres d’art ont été élevés au rang de trésors vivants et leur travail minutieux respecté (y compris le prix). Ces artisans « de légende » sont officiellement les garants de la conservation de ce patrimoine immatériel, qui n’est pas réservé aux élites mais l’effort de tous. Dans sa permanence et sa diversité, il s’avère un rempart aux marchandises de qualité médiocre qui inondent ailleurs les marchés et coûtent la perte d’un savoir-faire sans débouchés en dehors du luxe… Au Japon, il n’est pas (ou peu) question de renoncer à la technicité et à l’esthétique des objets du quotidien, qui se doivent de rester d’excellente facture et accessibles à tous.
Un courant de pensée résume cette volonté de marier l’élégant et l’utile : le Mingei. Associant les mots minshu (gens du peuple) et kōgei (artisanat), cette philosophie populaire fut définie en ces termes par l’un de ses fondateurs, Sōetsu Yanagi, dans L’Idée du Mingei (1933) : « Il doit être modeste mais non de pacotille, bon marché mais non fragile. La malhonnêteté, la perversité, le luxe, voilà ce que les objets Mingei doivent au plus haut point éviter : ce qui est naturel, sincère, sûr, simple, telles sont les caractéristiques du Mingei. »
La « beauté imparfaite » du Wabi-Sabi
C’est dans ce substrat culturel unique que les fabricants de carrelage puisent pour proposer des collections souvent marquées par l’épure et la sobriété, à l’image de la décoration intérieure traditionnelle nipponne, quasi monacale.
Decoratori Bassanesi dévoilait ainsi la collection Wabi-Sabi (14 x 14 et 7,5 x 30 cm, design Federica Biasi). Dans des tonalités neutres et naturelles évoquant différentes nuances de terre et les fonds des papiers d’estampes (Coton, Ecru, Canyon, Mud, Anthracite), les textures de ces carreaux muraux invitent au toucher, suggérant le tressage des nattes en paille de riz des tatamis. Leur nom est celui d’un concept essentiel au Japon, celui de « beauté imparfaite », auquel se réfère également une gamme en porcelaine émaillée lancée cette année par Tonalite, caractérisée par des bordures irrégulières et une surface mate, légèrement ondulante (collection Wabisabi, 5 x 15 cm).
Héritée du zen, la notion de Wabi-Sabi prône un retour à la simplicité, tout en acceptant l’idée que rien n’est inaltérable, eu égard au caractère changeant des choses. Elle repose sur l’association de deux principes anciens : le wabi (lié à la nature et empreint de mélancolie et de simplicité) et le sabi (qui accorde une attention particulière aux choses vieillissantes, aux marques du temps et à celles laissées par la main de l’homme).
Les coutures d’or du Kintsugi
Typiquement japonaise, la technique du Kintsugi repose sur les fondements du Wabi-Sabi. C’est, littéralement, l’art de réaliser des « jointures en or » afin de réparer la vaisselle cassée, de kin (or) et tsugi (assembler). Pour donner une seconde vie aux objets en porcelaine fendus ou ébréchés, l’artisan appose une fine couche de laque rehaussée de poudre d’or.

D’autres décors, multicolores, toujours chez Fioranese, introduisent en sus des portions présentant des décors nippons traditionnels, avec leur géométrie caractéristique, faite de petits motifs répétés à l’infini, en bleu, noir, beige ou rouille (Japan Hibi Storm, 60,4 x 60,4 cm), qui sont aussi disponibles isolément (Japan, 20,13 x 20,13 cm) ou dans des compositions (Japan-Mix, 20,13 x 20,13 cm). De notre point de vue, ces liaisons à l’or sont également à rapprocher d’un rendu « puzzle » repéré chez Imola, où les carreaux DK 120W sont parcourus de galeries sinueuses mettant en valeur la jonction entre chaque « morceau » assemblé (collection Vibes, 120 x 120 cm).
La terre cuite à glaçure et rugosités du Raku
Caractérisé par l’irrégularité d’un modelage manuel, sans tour de potier, le grès japonais est le champion des effets de matière, avec son aspect brut, bosselé et craquelé. La technique d’émaillage du raku-yaki (pour cuisson confortable ou heureuse, selon les traductions) restitue comme nulle autre l’alchimie aléatoire qui s’opère entre les éléments que sont la terre, le feu, l’eau et l’air.

Comme les coutures d’or du Kintsugi, cet art apparu avec les premiers bols destinés à la cérémonie du thé trouve également son expression dans le carrelage. Des collections éponymes récentes existent chez Peronda (20 x 40 cm) ou chez Ape (7,5 x 30 cm et 13,8 x 13,8 cm), ainsi que des glaçures typiques chez Apavisa (collection Hutton, decor Raku Hexagon, 25 x 29 cm) ou plus accidentées et au vernis granuleux chez Saloni (Rockwell Fulton, 45 x 90 cm).
Le bois de cèdre brûlé du Yakisugi

C’est ce côté charbonneux qu’est parvenu à restituer Casalgrande Padana avec sa collection en grès cérame imitation parquet, particulièrement réussie en version Black (collection Gendai Wood, 20 x 120 cm), expérimentée aussi il y a peu chez Refin (collection Kasai, 25 x 150 cm), d’un noir intense dans sa variante Notte, mais également proposée en version Carta Kintsugi, plus graphique encore et mêlée d’or.
Le papier mûrier du Washi

L’imprimé textile, du seigaiha au sakura

Leur graphisme élégant se prêtant à toutes les digressions, tandis qu’Arcana exposait la collection Positano au motif proche du tissu seigaiha, Vives présentait la mosaïque Korubo en grès cérame émaillé imitation métal (collection Yuri, 30 x 30 cm) qui, en guise de tesselle, duplique à l’infini une sorte de cône au sommet émoussé, forme dans laquelle il n’est pas interdit de voir une ode au mont Fuji. Objet de fascination, cette montagne sacrée est l’un des symboles du Japon, que les séries d’estampes ont transformé en une véritable icône visuelle.

Illustrations : les mosaïques de photos sont présentées dans l’ordre du texte, et se lisent de gauche à droite et de haut en bas.
















