Lieu d’émergence des tendances jusqu’alors centré sur le produit, le Salon du Meuble de Milan affirme son intention d’évoluer vers un événement « où l’industrie se rencontre, les idées s’articulent et l’avenir se planifie. » Nouvel enjeu pour le design, la notion de longévité sera au cœur de cette 64e édition, en particulier dans les halls accueillant l’International Bathroom Exhibition, du 21 au 26 avril 2026.
Véritable exposé d’intentions, la conférence de presse milanaise du salon s’est ouverte sur une discussion foisonnante concernant l’arrivée massive de la technologie, qui bouleverse déjà les comportements et attentes des consommateurs. Ce changement de paradigme force(ra) également les industriels à adapter non seulement leur offre, mais à intégrer les services qui entourent désormais le produit, de plus en plus connecté. Car selon Alberto Mattiello, business futurist dont le travail « conduit les entreprises vers l’innovation, en reliant les points entre les nouvelles technologies et leur croissance », le meuble n’est plus l’objet inerte qu’on a connu : il est en train de devenir « une sorte de structure hybride de coexistence », sur laquelle se greffent des fonctionnalités inédites.
Si, pour cet expert en disruption, l’avènement des machines sera d’abord synonyme d’un appréciable gain de temps, la relation hyper personnelle que nous développons au quotidien avec une IA « qui me je parle, qui me comprend » conduit à une hyper personnalisation de l’espace… et de l’expérience. Ainsi, nous n’achèterons bientôt « plus des meubles, mais une infrastructure composée de données, de relations et de contenus » qu’alimentera une technologie pro-active et prédictive (maintenance comprise), capable d’anticiper nos besoins dans un monde plus confortable et sécure… Pronostiquant un impact profond sur le marché, il met l’accent, et avec lui le salon, sur l’intégration discrète et progressive d’une domotique avancée dont la salle de bains serait, à moyen-long terme, le hub naturel, du WC lavant à la robinetterie automatique et mesurant la consommation, en passant par les vannes intelligentes assurant la détection des fuites.
Résister à l’épreuve du temps, sur le plan esthétique comme fonctionnel
Au-delà de ces projections, la question de la longévité s’applique déjà à la durée de vie des objets, la robustesse surpassant le design dans les exigences des consommateurs [1]. Elle concerne aussi le projet, qui doit être en mesure de perdurer, car vivre plus longtemps signifie utiliser les espaces plus longtemps. Marco Sammicheli, directeur du Musée Italien du Design et conservateur du design, de la mode et de l’artisanat à la Triennale de Milan, explique : « Pour un musée patrimonial, la longévité est la dimension culturelle dans le temps. Pour un musée du design, c’est la durabilité des objets, ici liée à la façon dont ils répondent aux comportements des personnes. » En clair, les comportements changent, mais les génies du design (italien, incarné par ce salon) « ont toujours su interpréter les comportements et y répondre avec des objets » pensés pour tous les âges, qui résistent à l’épreuve du temps et à l’évolution des habitudes… Dans ce sens, il argue que « la longévité n’est pas une tendance, mais une condition préalable. C’est une façon de mesurer le temps, de nous le réapproprier avec beaucoup d’expérience et d’habileté. »
Cette définition de la longévité permettrait alors de mettre en lumière une limite, salutaire, qui obligerait à « renoncer à cette obsession du rythme saisonnier, à cette idée qu’il faut changer pour exister. » Une manière de questionner le caractère éphémère des modes, voire des tendances…
Un bien-être holistique
De là découle l’idée que ce sont les solutions qui, plus que les produits, ont le vent en poupe, dont le salon dresse une liste : « accès de plain-pied, surfaces antidérapantes à l’aspect texturé, sièges intégrés et supports discrets qui se greffent harmonieusement au design, poignées ergonomiques, hauteurs et dimensions repensées pour un confort d’utilisation optimal. L’éclairage devient également fonctionnel, diffus et anti-éblouissement, ciblé pour plus de sécurité et de précision. Parallèlement, le mobilier se fait modulaire et réparable : composants remplaçables, finitions durables, pièces de rechange programmées, car la durabilité repose aussi sur une longue durée de vie du produit. »
Pour Alberto Mattiello, qui cherche à « interpréter le rôle d’une industrie créative telle que celle du design dans le débat sur la longévité », le design contient notamment l’idée de « prendre soin de soi et des autres ». Et puisque la pièce reléguée au fond à droite depuis des générations est désormais un lieu où nous lisons, où nous nous reconnectons avec nous-mêmes…, il devient nécessaire de repenser les espaces, et plus seulement les objets, qui nous entourent.
Cette quête de bien-être, holistique, porte aussi une réflexion sur le confort, la relaxation, la qualité de vie, l’esthétique et la santé. Ainsi, l’International Bathroom Exhibition valorisera une « vision de plus en plus axée sur le spa à domicile : espaces fluides, douches à l’italienne spectaculaires, niches équipées, miroirs et éclairages modulables qui sculptent l’atmosphère », avec des jeux de matériaux, toujours plus sensoriels et tactiles que la campagne de communication « A Matter of Salone » valorise comme composante essentielle du design, son origine.
Du contract au design d’auteur et au luxe comme expérience narrative
Le Salone del Mobile Milano 2026 affirme sa volonté de réinvention, cherchant à élargir son rôle traditionnel de salon professionnel pour devenir une plateforme plus stratégique, culturelle, collaborative et orientée vers les besoins actuels de l’industrie du design. Pour répondre aux mutations du secteur, il mise sur de nouveaux vecteurs de croissance, mais aussi de sens. Estimant le marché mondial du contract à 68 milliards d’euros, « appelé à dépasser les 110 milliards dans la prochaine décennie », le salon parie en particulier sur Salone Contract. Plus qu’une vitrine de produits, cet espace inclura un forum dédié aux enjeux dans l’architecture et l’aménagement d’espaces publics ou commerciaux ainsi qu’un parcours thématique au sein des pavillons. Sous l’égide des architectes Rem Koolhaas et David Gianotten (OMA), il entend ré-interpréter le modèle des expositions universelles qui « ont été des terrains d’expérimentation où les industries projettent leurs ambitions ».
Faisant de la rareté un autre levier stratégique, un espace dédié aux pièces uniques, aux éditions limitées et au design de collection réunira des créations au frontières de l’art, dont des antiquités : Salone Raritas, sous la direction d’Annalisa Rosso et scénographiée par Formafantasma. Enfin, Oscar Lucien Ono (Maison Numéro 20) proposera Aurea, une installation immersive conçue comme un hôtel imaginaire, « une vision personnelle de l’hospitalité, dans laquelle architecture et design donnent forme à des scénarios intimes à travers une composition narrative et un dialogue sensible entre lumière et matière. »
[1] Selon l’étude Bathroom Design Monitor 2025 réalisée pour Assobagno (Federlegno Arredo) et citée par Alberto Mattiello, les consommateurs interrogés (panel de 3000 personnes) placent la fonction en tête des critères de choix, suivie du rapport qualité-prix, la robustesse se positionnant derrière, devant le design.
Les chiffres 2026
♦ Salone del Mobile : 169 000 m² (toutes les surfaces ont été commercialisées), 1 900 exposants venus de 32 pays, dont 227 nouveaux (161 nouvelles entrées et 66 retours d’anciens exposants).
♦ Exposants français : 26 dont 6 dans le secteur de la salle de bains.
♦ International Bathroom Exhibition : 163 marques, représentant 14 pays (dont 28 % étrangers).
Photo d’illustration : Affiche de la campagne de communication Matter Salone ©Charles Negre, Studio Végété, Set-designer Concept Motel409 ; Salone del Mobile.Milano 2025 ©Giulia Copercini.













