A Paris, Artoletta fait renaître l’art du « setchin » au restaurant Chakaiseki Akiyoshi. Signant des toilettes en résonance avec de grands principes philosophiques nippons, du cérémonial du thé à la notion-reine d’hospitalité sans oublier le caractère sacré de chaque moment, la marque narre aussi, en filigrane, l’histoire de l’équipement sanitaire au Japon et perpétue celle des passerelles culturelles qui relient les hommes et les arts. Décodage.
Le temps d’une photo vouée à taper dans l’œil des réseaux sociaux n’est pas celui de l’expérience ! Voir n’est pas vivre, ressentir. Avec ce « projet d’espace artistique », il ne s’agit pas de rendre les toilettes instagrammables, mais au contraire de sacraliser le moment intime en faisant l’éloge de la tranquillité et de l’isolement intérieur (wabi), sans excès. Ici, l’émotion est appelée à tapisser durablement la mémoire, par un jeu subtil de correspondances, d’une époque et d’une culture à l’autre.
Art gastronomique et philosophie nippone
A l’instar de ces références qui se croisent et dialoguent, Artoletta explique avoir conçu ce lieu d’aisance (setchin) comme « une énigme poétique faite de beauté et d’espace, un petit théâtre où les personnes se rencontrent par l’intermédiaire du lieu lui-même et où les cœurs se répondent. »
Le lieu en question compte parmi les ambassades culinaires nippones à Paris : le Chakaiseki Akiyoshi. Conjugué à celui de son chef (Akiyoshi), le nom de ce restaurant étoilé perpétue l’art ultra codifié du repas précédant la cérémonie du thé (cha kaiseki) [1]. Littéralement, le mot kaiseki renvoie tout d’abord à la pierre (seki) chaude que les moines glissaient contre leur poitrine (kai), pour apaiser le froid et tromper la faim durant la méditation.
De la table du chakaiseki à l’ichigo ichi-e aux toilettes
Cette cuisine frugale se distingue par une succession de mets légers dont la simplicité cherche à sublimer la saveur originelle de chaque ingrédient, sain et de saison. Le goût et la beauté sont célébrés de concert au gré d’une expérience multisensorielle, de la préparation minutieuse des plats à la vaisselle tout sauf ordinaire qui ritualise leur service, à l’instar des céramiques du peintre calligraphe Kitaôji Rosanjin (1883-1959), esthète de la gastronomie contemporaine et des arts de la table nippons.
Cette vision d’ensemble s’exprime dans la création d’Artelotta, illustrant une notion tirée de la cérémonie du thé, celle du ichigo ichi-e, qui invite à considérer le caractère « unique dans une vie » de chaque rencontre, de chaque moment…, auquel l’on se doit d’accorder une sincère importance, sachant qu’il ne se répètera jamais. Comparé à notre carpe diem, le concept bouddhique d’impermanence résonne comme une mission à laquelle l’hôte ne doit jamais faillir : recevoir ses invités de la meilleure des manières. Y compris aux toilettes, sorte de sanctuaire du service.
L’hospitalité du setchin prolonge l’expérience
Dans un cadre sobre où le bois est omniprésent, fidèle à l’architecture des pavillons traditionnels de thé où la tasse servie se doit d’être « l’expression la plus aboutie de l’hospitalité », l’art du setchin (toilettes) prend tout son sens. Au sein même de la cérémonie du thé, le setchin dépasse le simple lieu fonctionnel : une fois le jardin traversé, l’on se purifiait au bassin d’ablution, avant d’y passer. « Cette suite de gestes constituait un rituel marquant le passage du monde ordinaire vers l’univers du thé. Ainsi, le setchin était un espace d’hospitalité soutenant l’ensemble de la cérémonie. En ravivant cette essence dans notre époque, Artoletta réactive l’esprit d’hospitalité au sein de l’espace des toilettes. »
Les toilettes prolongent ainsi l’expérience du restaurant, reflétant la même quête de sérénité, soutenue par des matériaux naturels, une lumière tamisée et une certaine idée de la sobriété… Rien n’y paraît décoratif, au sens occidental du terme ; chaque élément semble avoir été choisi pour sa justesse et sa capacité à faire oublier le monde extérieur, telle cette nasse de pêcheurs en osier qui, accrochée au mur, recueille les serviettes de toilette au lave-mains…
L’héritage de la porcelaine sometsuke
Les toilettes du restaurant contiennent d’autres réminiscences artistiques. Le camaïeu de leurs motifs décoratifs, d’abord en vogue dans la vaisselle, rappelle le raffinement des cuvettes en porcelaine bleue et blanche peinte à la main, apparues à l’époque Meiji (XIXe siècle). L’Inax Museum de Lixil Group, au Japon, possède une cinquantaine de ces pièces d’archives qui racontent l’épopée des toilettes jusqu’au lavant. Une exposition permanente y rend compte de la richesse de ces modèles d’urinoirs et des dispositifs traditionnels japonais (washiki), qui équipent encore parfois les anciennes installations, notamment dans les temples. Encastrés dans le plancher, ceux-ci s’utilisent accroupi à la manière des WC dits à la turque, sauf qu’ils se chevauchent dos à la porte, face à une remontée droite ou arrondie qui stoppe les projections (voir photo d’ouverture, en bas à droite). Avec leurs décors faisant la part belle à l’oxyde de cobalt, ces modèles furent les premiers, comme Artoletta le souligne, à introduire l’idée d’un « bel objet utilitaire », représentant « une véritable symphonie esthétique, à la croisée du regard japonais – qui cherche l’art dans les outils du quotidien – et de la sensibilité occidentale. »
Des estampes de l’ukiyo-e à l’impressionnisme
Qui mieux que Claude Monet (1840-1926) pour incarner ce lien entre les cultures ? Le père de l’impressionnisme possédait une centaine d’estampes japonaises, qui ornaient les murs de sa maison de Normandie. « S’il vous faut […] trouver à m’affilier, rapprochez-moi des vieux Japonais : la rareté de leur goût m’a de tout temps diverti et j’approuve les suggestions de leur esthétique qui évoque la présence par l’ombre, l’ensemble par le fragment » [2]. Dans sa collection, figuraient en bonne place les « images du monde flottant », notamment celles d’Utagawa Hiroshige (1797-1858) dont une adaptation de son célèbre Sanctuaire Kameido Tenjin habille la cuvette signée Artoletta, telle une toile. Techniquement, son passage sur un support en trois dimensions représente un challenge, pour ne pas déformer l’œuvre et lui permettre d’épouser de façon fluide et homogène cuvette et abattant, sans renoncer aux détails, à la précision du trait.
Pour symboliser le moment suspendu au setchin, le pont fait ici doublement sens. Au-delà du rideau de glycines qui marque le premier plan, son iconique passerelle dialogue avec Les Lys d’eau et le pont japonais du jardin de Giverny, formant « le témoignage d’un échange culturel silencieux où l’esprit esthétique du Japon continue de vivre » que Artoletta appelle de ses vœux au travers de cette création.
Photos d’illustration : Cuvette des toilettes du restaurant Chakaiseki Akiyoshi par Artoletta – Sanctuaire Kameido Tenjin, estampe de Utagawa Hiroshige, 1856, série Cent vues célèbres d’Edo (Chicago Art Institute) – Les Lys d’eau et le pont japonais, tableau de Claude Monet, 1899 (Princeton University Art Museum) – Antiques cuvettes japonaises en porcelaine sometsuke, de la fin de l’ère Meiji (Inax Museum, Lixil Group).
Repères
♦ Chakaiseki Akiyoshi, le restaurant du chef Yuichiro Akiyoshi est, selon le guide Michelin qui lui a attribué une étoile, « le premier restaurant de l’Hexagone dédié à la cérémonie traditionnelle du thé – le cha-kaiseki étant plus précisément le repas qui l’accompagne » (Paris, 15e).
♦ Koji Akama, formé à la mode et au design d’espace, a repris l’entreprise familiale de construction avant de créer, suite au séisme de 2011, Artoletta, marque pour laquelle « l’art utilise les toilettes comme toile, créant une nouvelle forme d’art spatial alliant techniques traditionnelles et technologies de pointe ». En France, la marque est distribuée chez Bob Carrelage (showrooms de Hyères, Toulon, Six-Fours, Cagnes-sur-Mer et Paris).
[1] La cérémonie du thé a été ritualisée par Sen no Rikyū (1522-1591), maître zen, qui a aussi posé les fondements du ichigo ichi-e, un concept culturel qui invite à chérir chaque « rencontre unique dans la vie ».
[2] Citation extraite d’une interview donnée à Claude Roger-Marx, en juin 1909.















