Design des becs, des poignées…, les fabricants de robinetterie puisent volontiers dans le répertoire du bâti, des colonnes antiques aux lignes modernistes, pour élaborer des collections qui s’apparentent à des micro-architectures. Réduits à l’échelle de la main, ces éléments de construction et monuments historiques se muent en objets usuels.
Le vocabulaire monumental inspire et les grands courants architecturaux s’invitent volontiers dans la salle de bains, au même titre que les styles purement décoratifs. Des bâtisseurs au mitigeur, un lien subtil se tisse avec des robinetteries qui condensent les principes de la construction, imitant proportions, structure, formes, ornements… Parmi d’autres, voici trois axes de développement de ce dialogue entre la pierre et le métal, d’une époque et d’un style à l’autre.
L’héritage colossal des colonnes antiques… et celui plus incongru des pyramides

Les exemples sont légion et se multiplient, la tendance ne faiblissant pas (encore), des molettes en laiton de la collection pionnière Kea de Treemme (design Marco Pisati & Giampiero Castagnoli, 2019) en passant par Ennio de Stella (design Francis Sultana, 2024) et Ionika de Newform (design Alessandra Bertini, 2024), jusqu’aux bien-nommées Colonna de Gessi (design David Rockwell) avec leur coiffe de marbre, Opera de Nobili mixant codes antiques et industriels, Panthéon chez Graff, Lumière chez Vicario…, présentées en 2026 à Milan, lors de la Design Week et sur le salon. Nous y avons aussi vu une curiosité, dans le registre égyptien cette fois : la société Keope (à ne pas confondre avec son homonyme spécialiste du grès cérame, celle-ci se vouant aux « Holistic Bathrooms and Spas »), mettait en scène une très surprenante collection complète autour du thème (un rien mystique) des pyramides, appliqué notamment à la douche dans une ode pharaonesque au triangle. Photos ci-contre : typologie des colonnes égyptiennes, grecques et romaine et pyramides de Gizeh/Wikimedia Commons.
Des (fragments de) monuments qui tiennent dans la main

Parmi les plus directes, celles imaginées par l’architecte d’intérieur et décorateur Juan Pablo Molyneux pour Serdaneli (Maîtres Robinetiers de France) et dévoilées sur le salon de Milan vont au-delà du simple clin d’œil. Multipliant les composants pour atteindre une minutie exceptionnelle dans les détails, elles sont la réinterprétation habile d’un fragment de patrimoine. Baptisées Saline Royale et Bramante, ces pièces d’exception rendent respectivement hommage à une œuvre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), architecte de Louis XV, et au Tempietto de San Pietro in Montorio, édifice élevé à Rome sur la colline du Janicule par Bramante (1444-1514), et qui reprend, en réduction, le plan des temples circulaires antiques tel que décrits par les théoriciens de l’architecture à la Renaissance. Pour les architectes d’hier et d’aujourd’hui, ces bâtiments sont de véritables manifestes qui incarnent des concepts fondateurs, symbolisant des moments-clés au cours desquels l’architecture a formulé une idée nouvelle de l’espace, de la forme et de la société.
Les deux séries proposées par Serdaneli sont de purs morceaux de bravoure technique. La première reprend, appliqué du bec au manettes, le principe distinctif du portique à colonnes doriques de la maison du directeur de la Saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs), avec son empilement de blocs parallélépipédiques en lieu et place d’un fût lisse ou cannelé. La seconde se réfère, par la forme et le décor de ses commandes, à la coupole du petit monument romain organisé selon une géométrie idéale, conçu comme l’exemple à suivre pour atteindre le summum de la beauté et de l’harmonie.
Dans cette veine, soulignons que THG Paris propose depuis longtemps Duomo, une collection en hommage à l’architecture de la Renaissance italienne. Dans une version simplifiée, ses manettes en dôme explorent des entrelacs graphiques en finition bicolores semblables aux jeux contrastants entre marbre blanc et noir qui habillent, entre autres, celui de Florence. Photos ci-contre : Salines d’Arc-et-Senans, Tempietto de Rome, Duomo de Florence/Wikimedia Commons.
La Maison sur la cascade, une référence qui coule de source

Reprenant les principes structurels de cette construction qui fait figure de manifeste de l’architecture organique, des robinetteries jouent actuellement sur ces mêmes volumes suspendus pour mettre en scène l’écoulement, s’appuyant sur des compositions sculpturales, sans que cette filiation ne soit toujours explicitement revendiquée. Leur géométrie repose sur une horizontalité marquée, des becs fins en porte-à-faux et une superposition de plans asymétriques évoquant la projection des terrasses dans le vide. De ces multiples décrochements et superpositions nait une impression de flottaison qui caractérise par exemple les collections Edge de Axor (design Jean-Marie-Massaud, reddot award best of the best 2019), Allure Gravity de Grohe Spa (reddot winner 2025, iF Design Award 2026), Terra de Acua (design Studio Makio Hasuike, 2025) et Ayla de Cea Design (design Yabu Pushelberg, 2024). Photos ci-contre : Falling Water/Wikimedia Commons.
[1] Construite entre 1936 et 1937, dans les monts Allegheny (Pennsylvanie, États-Unis), pour Edgar Kaufmann, propriétaire de la chaîne éponyme de grands magasins, à Pittsburgh.
Illustration en ouverture : image générée avec ChatGPT.














