A Budapest, le designer et artiste visuel Miklós Kiss, alias kissmiklos, a fait de l’espace le moins valorisé d’un bâtiment le cœur d’une œuvre totale, gommant « les frontières entre fonctionnalité, design et expression artistique » : les toilettes POP&ROLL qui, à l’ère des réseaux sociaux, transforment le lieu de l’intimité en une scène de (sur)représentation, comme un miroir critique de la société du like.
Le projet POP&ROLL singularise les toilettes, associées à une galerie et à une boutique d’art au sein d’une étonnante trilogie spatiale. Son « nom qui sonne bien » sert de clé d’entrée intuitive dans le concept : Pop adresse un clin d’œil ludique au pop art et à sa culture tandis que Roll évoque les rouleaux de papier toilette et « les éléments qui tournent dans la boutique et dans les vitrines de l’Art Toilet. »
Dans une approche conceptuelle, kissmiklos a imaginé un parcours scénographique dans lequel les commodités font l’objet d’une véritable visite [1], qui se découvre et se vit. L’artiste invite à les considérer « non pas comme un ensemble de décorations distinctes, mais comme une installation d’art public unique, cohérente et profondément ironique ». Opérationnelles, sans quoi « le concept tout entier perdrait de sa cohérence », ses toilettes sont utilisées, 7 jours sur 7.
Les toilettes comme miroir de la société du like
L’intégration de l’art dans le quotidien, c’est le credo de kissmiklos. A proprement parler immersive, l’expérience qu’il propose dépasse la simple pause pipi, une centaine d’œuvres interagissant avec les espaces… et les visiteurs. Dans un inversement ingénieux des valeurs, un message se cache derrière la spectacularisation du petit coin, placé au centre de toutes les attentions.
Les toilettes POP&ROLL parlent de notre époque. Après que le lancement de l’iPhone (2007) et l’essor d’Instagram (2010) « ont profondément transformé notre façon d’appréhender les espaces, créant une demande massive d’expériences immersives », kissmiklos raconte que, vers 2012, suite à des « installations majeures telles que l’Infinity Mirror Room de Yayoi Kusama ou la Rain Room de Random International à Londres, l’art traditionnel accroché aux murs ne suffisait plus : les gens voulaient vivre une expérience à laquelle ils pouvaient participer, qu’ils pouvaient immortaliser et partager. »
Je poste donc je suis
Déplorant que « cet engouement [ait] fini par donner naissance aux “musées à selfies”, qui sont souvent des espaces superficiels conçus uniquement pour répondre aux exigences esthétiques des réseaux sociaux », ses toilettes artistiques entretiennent à dessein la confusion entre art, divertissement et storytelling digital. Le projet incite les visiteurs à photographier et publier du contenu produit lors de leur passage, tout en se moquant de cette impulsion : l’œuvre critique la culture du partage tout en étant elle-même extrêmement photogénique.
Le créatif revendique POP&ROLL comme « [son] commentaire ironique sur ce phénomène. J’ai pris les toilettes – un espace fonctionnel universellement banal, privé et souvent méprisé – et je les ai transformées en scène ultime pour l’autodocumentation et la culture pop. Les visiteurs pénètrent dans cet espace intime pour prendre la pose et se photographier, entourés d’éléments d’art ultra-pop qui satirisent le comportement humain moderne et la définition même de l’art », devenant ainsi à la fois usager, spectateur et contenu.
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Le parcours, construit comme une narration, se déploie selon une architecture séquentielle. Postée à l’entrée, une bouche tisse une correspondance avec celle de Mick Jagger et les lips d’Andy Warhol. Elle constitue d’évidence le premier point photo ! Entre ses lèvres pulpeuses, un enogram délivre une oraison au travers de son titre : Give Us This Day Our Daily Like. Enogram est le nom donné aux emblématiques visages jaunes de kissmiklos, dont les mimiques s’expriment par des lettres épurées au travers desquelles il dit avoir, en filigrane, « remis les mots perdus dans les émojis ».
Une manière de se moquer du culte (et de la dictature) permanente de l’approbation numérique : « en mêlant espièglerie, design haut de gamme et ironie conceptuelle, la salle de bains cesse d’être une simple pièce utilitaire : elle devient le miroir de notre comportement à l’ère numérique. »
Un conte de fées (et d’effets) moderne

L’on plonge alors dans la féérie en suivant toutes sortes de chimères… Sous la bouche rouge, un chat nous tourne ostensiblement le dos. Queue en l’air, il semble exprimer le triomphe de l’arrière-scène. Fantomatique, son derrière est recouvert d’un linceul blanc stylisé : une référence aux Pokémon de type Spectres ? Aux fantômes de Pac-Man ? L’on pense aussi au chat rieur des aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, doté du pouvoir d’apparition et de disparition.
Créature des récits fantaisy, une licorne revisite ensuite à sa manière le mythe aurifère du Peau d’Âne de Charles Perrault, délivrant des déjections surnaturelles qui, mine de rien, préfigurent celles du visiteur… Plus loin, près des points d’eau, un porc chevauche des nuages livrant une vision fantasmagorique, ses flatulences matérialisées par un arc-en-ciel… Familiers, voire iconiques, ces éléments de pixel art sont utilisés pour « banaliser des sujets autrement tabous, tels que les fonctions corporelles ».
Du pixel au pipi-room, l’humour brise les tabous

Des casiers intègrent des vitrines contenant une centaine d’œuvres. Les Lost Toys y célèbrent notamment l’enfance perdue. L’artiste a restauré de vieux jouets et peluches mis au rebut pour leur offrir des nouveaux visages, composés des lettres du mot Lost tandis que d’autres visages transformés en sculptures affichent des mots du registre des toilettes et de la salle de bains : Taboo, Shit, Oops, Nice, Peace, Pee, Poo, Nervous… La série de peintures acryliques Select Weapon est également mise en scène. Ces pistolets à eau peints rappellent les jeux de tir et délivrent « une satire ludique mais incisive de la masculinité toxique et des mœurs masculines (politique des urinoirs et conflits). » Visible, quoique inaccessible, une annonce avec languette détachable, enjoint sarcastiquement à déchirer et se saisir de ses petits morceaux numérotés en série, « si vous avez besoin d’art. »
20 cabines des toilettes comme autant d’installations
Ce besoin d’art n’est pas différencié du besoin, au sens physique du terme, d’uriner et déféquer. Les toilettes, baptisées 10-10 et réparties à proportion égales selon le genre, sont organisées en batterie de part et d’autre d’un long couloir formant une bulle bleue, onirique. En apparence identique de façon à amplifier la dimension labyrinthique, chaque porte ouvre sur une expérience différente. La cabine se mue en une micro salle d’exposition au thème exclusif, travaillée dans le moindre détail, dévidoir compris. La distinction entre contenant et contenu s’efface…
Les vingt toilettes du projet ne contiennent pas des œuvres : elles sont (une partie de) l’œuvre elle-même. De la célébration des jeux vidéo des années 1980-90, à l’émoji Caca, en passant par un habillage intégral de miroirs dans lequel il est impossible d’échapper à sa propre image, quand ce n’est pas au regard des « personnages de fiction qui espionnent et bafouent l’intimité », lorgnant sur l’urinoir. Dans l’une des toilettes, une invasion d’insectes baptisée Goldenroach, constelle une partie des murs et plafond. Sublimés par leur précieuses carapaces, ils ont des airs de scarabées égyptiens, que l’artiste organise volontiers en guérilla, soulignant ici « l’ironie liée au fait de dorer des nuisibles (dont deux sont d’ailleurs en or massif à l’intérieur de l’espace) ». Le bien-nommé vrai-faux cafard d’or (la majorité étant en plastique), préalablement aperçu dans les vitrines de la galerie, est une vedette. Il a déjà colonisé les plus grands musées (et leurs boutiques), de la Tate Gallery londonienne au Centre Pompidou en passant par le Louvre… Aux toilettes du Solomon R. Guggenheim de New York, ses blattes en bronze plaqué or 24 carats synonymes de dégoût avaient même voisiné avec America, la cuvette en or de Mauricio Cattelan lors de son exposition.

[1] POP&ROLL, 6 Dorottya utca, Budapest (Hongrie). Accessible moyennant 1500 HUF (environ 4,20 euros), y compris l’entrée au musée de cire, Madame Tussauds Budapest (Palazzo Dorottya).
Photos : Dániel Herendi / POP&ROLL (design kissmiklos).















